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Lundi 5 mai 2008

 Après les journalistes, les philosophes, les psychanalystes, c’est au tour d’un ancien acteur de la scène politique française de sortir du bois. Pour se plier à l’énième même exercice : une critique du Président français. « Ca va mal finir », de François Léotard, sorti en mars, vient gonfler les rangs des ouvrages consacrés à Sarkozy. Extraits.

 Un sujet de conversation…

 Selon l’écrivain C. Salmon, la France, en mai 2007, a élu « un sujet de conversation ». Difficile de lui donner tort. Le président français a ses détracteurs et ses partisans. Et chacun y va de ses arguments et contre-arguments. Tout le monde a un avis sur le bonhomme. Et il n’est pas nécessaire d’être Français pour autant. L’homme est haï, adoré, détesté, admiré. Bref, Sarko fascine. Certains vont même jusqu’à parler d’obsession et pour le coup, écrivent un livre. C’est le cas de Serge Heffez, avec son ouvrage « La Sarkose obsessionnelle ».

 Sans pour autant être atteint de « sarkose obsessionnelle », Léotard remet les pendules à l’heure dans un ouvrage qui se veut critique par rapport à la politique du Président français. Le titre, ô combien évocateur, est complété par une phrase, en quatrième de couverture ; «J’ai voté Nicolas Sarkozy mais je dors mal depuis».

 Exercice d’insubordination

 Le but de l’ouvrage est d’abord celui-ci : jouer à l’indiscipliné, au désobéissant, marquer la distance avec le « système Sarko » pour mieux le critiquer. Distribution de points, bons et mauvais, chronique et critique personnelles des évènements passés depuis l’accession au pouvoir de Sarkozy.

 Entre 1993 et 1995, les deux hommes se sont beaucoup côtoyés. Et pour cause : ils furent membres du gouvernement Balladur, Sarkozy au Budget et Léotard à la Défense. «Je connaissais l’homme», écrit Léotard, «Il m’avait apprécié, c’était mauvais signe», poursuit-il. Et l’euphorie du premier soir de la victoire passant («Ca a débuté comme ça. Une élection, une fête, du champagne, c’était pétillant(…)») il y eut le doute, provoqué, en vrac, par «la retraite monastique bercé par le clair de lune sur un scénario de Fitzgerald, le clapotis des flots au large de Malte, puis aussitôt après le déferlement des milliardaires, la chasse aux nigauds baptisés modestement « ouverture », (…), le drapeau tricolore relooké par Prada, (…), enfin, les bien-aimés du pouvoir, le gratin du bottin mondial : Chavez, el-Assad, Kadhafi, Poutine…les cancres du passage en terminale de la démocratie (…)» et de conclure «Je commençais, petit à petit, à bouffer, mon bulletin de vote».

Déceptions

 Les déceptions arrivent donc vite et s’enchainent, tout aussi vite. La visite de Kadhafi, au premier chef, «qui illustre assez bien les chemins tortueux utilisés par notre diplomatie pour choisir ses interlocuteurs». Léotard poursuit, «Je n’ai pas pu m’empêcher, en voyant l’ordre républicain se plier ainsi aux caprices de tout ce qu’il devrait combattre, je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir d’une autre réception, bien plus ancienne, bien plus symbolique et surtout plus dramatique…» et d’évoquer 1938 et la visite du ministre des Affaires Étrangères du IIIe Reich, von Ribbentrop. Au passage, il distribue un bon point à Rama Yade, «la seule à avoir exprimé une réprobation, si j’ose dire, virile (…)».

 Quant à l’affaire des infirmières bulgares dont, dit Léotard, «on avait bien voulu oublier, en haut lieu, qu’elles avaient été torturées, pendues par les pieds avec des fils électriques, fouettées,…pour un délit dont on savait qu’elles ne l’avaient jamais commis», l’ancien ministre centriste dénonce l’hypocrisie de la France, tout en citant Sartre : «Nous n’avions pas les mains sales ». «Nous n’avions pas de mains», nuance-t-il.

 Mais la politique intérieure n’est pas oubliée, Léotard critiquant ainsi les choix opérés en matière économique, les tests ADN, la stigmatisation des étrangers et la création du Ministère de l’Immigration. L’exposition de la vie privée de Sarkozy, ainsi que son égo surdimensionné sont également critiqués. Sans oublier la tendance sécuritaire du Président, couplée à sa conception presque monarchique de l’État français: «Sarkozy est la police. Il est l’ordre. (…) Sa doctrine est faite : les loubards de banlieue n’ont pas de problèmes sociaux, ni de logement, ni de culture, ni d’emploi. Les pédophiles n’entrent pas dans l’inné, les récidivistes que la prison a largement amochés doivent y retourner le plus vite possible. Ils ont été jugés ? Aucune importance.(…) À quoi bon ? C’est l’État qui doit décider, c’est-à-dire l’Exécutif, c’est-à-dire la police» Léotard conclut, le ton acerbe : «Il semble que notre Président n’ait lu ni Tocqueville, ni Montesquieu, ni Benjamin Constant, il semble que la séparation des pouvoirs soit pour lui une énigme.»

 Et puis, il y eut ce discours de Sarkozy sur la transmission des valeurs, pour laquelle, « l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ». Léotard en profite pour rappeler les principes de laïcité qui permet au Président de la République de s’exprimer sur le sujet tant qu’il le veut,  seulement en tant que citoyen. « Cette distinction entre sa liberté personnelle et les contraintes du domaine public, dont il a la charge, est une formidable invention du siècle passé. C’est donc un joli paradoxe qu’au moment même où le chef de l’État franchit cette frontière, c’est le principe de laïcité qui le rappelle à la dignité de sa fonction ».

 Léotard, c’est un ancien acteur de la scène politique qui en est revenu. Sorti par une porte minuscule (suite à une affaire de corruption), l’homme est passé au-delà de ses blessures et déceptions de ce milieu féroce qu’est la politique. C’est donc en prenant une posture de « sage » qu’il s’adresse à nous. Une posture de «Cassandre», prédisant ainsi une fin, sans appel, pour la présidence de Sarkozy : ça finira mal ! C’est aussi un homme en colère qui veut mieux pour la population de son pays, de sa République. Dans un entretien à Nice-Matin, il a d’ailleurs déclaré : «Certains, qui comme moi ont voté Sarkozy, sont dans un état d’exaspération qui, je le crois, peut finir dans la rue ». À l’heure où la côte de popularité de Sarkozy est au plus bas, saura-t-il entendre les soupirs de ses concitoyens?

par R.L. publié dans : Pouvoir communauté : Apprentis journalistes
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Lundi 5 mai 2008
A la radio, à la télé, dans les journaux, les programmes politiques, à gauche, à droite... Partout, les mêmes mots: "pouvoir d'achat". Et le même mensonge.

Acheter représente-t-il un quelconque pouvoir? Si l'on veut se nourrir, se loger, se vêtir, il s'agit d'une nécessité. Et que désigne exactement le pouvoir d'achat? Assaisonné à toutes les sauces, il remplace en fait une série d'autres notions en voie de disparition dans les discours dominants, comme le salaire, l'argent, ou encore la pauvreté.

De nombreux linguistes s'accordent à constater qu'un changement de vocabulaire induit un changement dans la vision des choses. Le pouvoir d'achat, notion qui n'était encore il y a quelques années qu'une formule de slogans publicitaires, a aujourd'hui perverti des concepts vieux comme le système capitaliste. Le salaire, par exemple, représente une rémunération (incomplète) de la force de travail. Le remplacer par le pouvoir d'achat équivaut à nier cette dimension de rétribution légitime, et à la faire passer pour un "pouvoir"!

Promettre d'augmenter le pouvoir d'achat évite de promettre une augmentation des salaires- car augmenter le pouvoir d'achat est aussi possible en baissant le prix des produits. Cela revient-il au même? Peut-être sur le plan de la consommation, mais c'est insinuer que l'argent ne servirait qu'à acheter des choses. Alors qu'il sert aussi à se ménager une sécurité d'existence, à travers l'épargne. A acheter des soins de santé, un toit pour vivre, des livres pour étudier... Peut-on sincèrement tout mettre dans le même sac sous le vocable "neutre" du pouvoir d'achat?

Le fait que cette expression ait été lancée par la publicité montre d'ailleurs bien l'incitation à la consommation que représentent ces deux mots accolés. Ils exercent une fascination sur les gens, leur donne envie de posséder...pour augmenter leur "pouvoir". Remplacer le pouvoir du peuple par le pouvoir d'achat, c'est une des phases ultimes de la réduction de notre société à la consommation. Pour certains, tout s'achète, même le pouvoir: il suffit de jeter un oeil sur la politique de Berlusconi... Et si Nicolas Sarkozy n'est pas, comme il l'avait promis, le "président du pouvoir d'achat", c'est parce que réaliser cette promesse serait contraire à son programme et aux intérêts qu'il défend.

                                                                                                                                       
"Le pouvoir d'achat diminue". Traduction : le nombre de pauvres augmente

Que les prix augmentent, c'est logique et courant. Tant que les salaires et allocations suivent, pas de problème. Mais ces dernières années, ce n'est plus le cas: ils n'augmentent plus autant que les prix, voire baissent comme en Allemagne. Les Egyptiens s'entretuent pour du pain, les Mexicains manifestent à cause du prix des tortillas... La baisse des revenus est une réalité pour les pauvres des pays du Nord et du Sud. Pourtant la croissance économique se porte bien, au niveau mondial, et se situe autour de 2% par an en Europe. Nous sommes donc de plus en plus riches. Alors, où est l'argent?

C'est malheureusement très simple: dans la poche des plus aisés. Les riches deviennent très riches, les pauvres très pauvres, et les revenus intermédiaires ressentent de plus en plus la pression de ce mouvement et la précarité qui en découle. La Commission européenne s'est ainsi récemment inquiétée de la répartition de la richesse entre le "capital" (actionnaires, propriétaires, rentiers et investisseurs) et le "travail"(allocataires et salariés). Depuis trente ans, cette répartition se fait du second vers le premier.

En Belgique, au début des années '70, les revenus du travail représentaient 68% du PIB (22% pour le capital, 10% pour l'Etat). Aujourd'hui,  ils comptent pour moins de 60% (35% pour le capital, 5% pour l'Etat). Cela représente un transfert de près de 40 milliards d'euros de l'Etat et des salariés/allocataires vers le capital. Tout cela grâce à une politique fiscale favorable aux plus aisés. Conséquence: actuellement, "en Belgique, 1 personne sur 7 est pauvre (14,7%). La pauvreté concerne les personnes isolées dont les revenus ne dépassent pas € 822 par mois et les ménages (2 adultes et 2 enfants) ayant des rentrées inférieures à € 1.726 par mois", selon un rapport récent du SPF Economie (service public fédéral) .

Les salaires sont indexés en tenant compte d'un coût de la vie "standard". Mais, outre le fait qu'il n'inclut pas  les prix de l'essence et du tabac, ce coût n'accorde pas une importance réaliste aux biens dont dépendent les plus pauvres. Les salaires ne suivent pas. Logique. Comme le pétrole cher conduit à l'investissement dans les agro-carburants (colza, maïs,...), ceux-ci prennent la place des matières premières et des produits alimentaires. Résultat: le prix du pain, des tortillas, des pâtes augmente. Mais celui ou celle qui gagne 4000 euros par mois et possède son logement ne souffre pas vraiment de ce phénomène. Il peut s'acheter des produits de marque...voire de luxe.

Le pouvoir d'achat concerne les riches, le salaire comme moyen de survie concerne les pauvres. Qu'on se le dise. La spéculation sur le prix de l'énergie, du logement, achève de grossir les poches des traders du "capitalisme de casino". Et noie l'immense majorité dans des calculs d'apothicaires dont ils se passeraient bien.

Article publié le 17 mars 2008. N'hésitez pas à laisser des commentaires.
par P.F. avec Gilles Maufroy publié dans : Pouvoir communauté : Politique Directe
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Lundi 5 mai 2008
Pendant que gauche et droite jouent à « qui perd gagne » à la loterie des municipales, en France, aucun politique n’entend mettre sur le tapis la question de la rétention de sûreté. Que cache l’ombre d’un concept si rassurant ?

Un éclairage sur la pénalité en démocratie se vaut bien. Le projet de loi débattu en France début janvier par les députés ne concernait à l'origine que les pédophiles et les meurtriers d'enfants. Mais plusieurs députés ont durci le texte présenté par Rachida Dati. Il prévoyait que les détenus condamnés à au moins 15 ans de prison pour meurtre, assassinat, torture, acte de barbarie ou viol sur mineur ne seraient plus automatiquement remis en liberté après avoir purgé leur peine, mais placés dans des centres fermés en fonction de leur « dangerosité. » Les barreaux ont dit s'inquiéter « de voir apparaître, pour la première fois dans notre droit pénal une peine seulement fondée sur la dangerosité supposée d'un citoyen, hors de tout contexte de récidive. »

Le Conseil constitutionnel a tranché

Le Conseil constitutionnel a donné tort à tout le monde, jeudi 21 février, en rendant sa décision sur la rétention des criminels dangereux. Il récuse l'argument principal des députés et sénateurs socialistes qui l'avaient saisi. Les « sages », qui siégeaient en absence de Jacques Chirac, Valéry Giscard d’Estaing et Pierre Joxe, ont estimé que le placement à vie des auteurs de crime, après leur peine de prison, dans un centre de rétention de sûreté, est possible, car il n'est ni une peine ni une sanction. Il valide la création des nouveaux « centres socio-médico-judiciaires » par la loi présentée par la garde des sceaux. Mais il en limite aussitôt la portée, en rendant la loi guère applicable avant quinze ans. Ce laps de temps suffit pour qu’un retour de la gauche au pouvoir annule la loi. Le Conseil constitutionnel sanctionne ainsi tous les efforts déployés par le gouvernement et la majorité pour permettre son application immédiate.

La décision du Conseil constitutionnel est sujette à critique

En jugeant que la rétention de sûreté n'est pas une peine, le Conseil constitutionnel fait application de la Déclaration des droits de l'homme. Il est question du principe de la non-rétroactivité des peines en matière pénale. Deux positions étaient envisageables : ou bien la rétention de sûreté est une peine, et il n'est pas besoin de recourir à la Déclaration des droits de l'homme pour justifier l'application du principe de droit intangible de la non-rétroactivité. Ou bien la rétention de sûreté n'est pas une peine.

Maurice Koziolek donne des précisions dans son article du Monde, daté du 4 mars : « Cela pose un problème juridique et philosophique. En droit, il n'est pas possible de considérer la privation de liberté comme une mesure d'accompagnement de la sanction pénale, sans qu'il y ait une incrimination ( Nullum crimen sine lege) aggravant la sanction initiale. Ce qui rendrait illégale la rétention de sûreté en cas de volonté d'application immédiate. Sur le plan idéologique, la rétention de sûreté rappelle les pires moments de l'histoire : eugénisme en l'Allemagne nazie, internements psychiatriques dans l'ex-URSS, emprisonnements à Guantanamo… »

La garde des sceaux s’est tout de même félicité concernant le sort des « psychopathes actuellement détenus » :  « Ces personnes pourraient être placées en rétention de sûreté si elles violent les obligations nouvelles imposées par la loi liées à la surveillance judiciaire à leur sortie de prison. »  Le Conseil constitutionnel a validé le principe de la « surveillance de sûreté » qui s'appliquera aux détenus qui sortiront de prison dès sa promulgation. Ces condamnés, qui sortiraient sous bracelet électronique mobile, avec l'obligation de pointer dans un commissariat ou de se soigner, seraient placés dans un centre de rétention de sûreté s'ils ne respectent pas ces mesures.

« Nous sommes dans une période sombre pour notre justice »

Robert Badinter est inquiet. Nous nous souvenons qu’il est à l’origine de l’abolition de la peine de mort en France, en 1981. Par sa plaidoirie, il avait sauvé la vie de Patrick Henry, meurtrier de Philippe Bertrand, âgé alors de 7 ans. Un soulèvement de haine à son encontre s’était créé, amplifié par son comportement détaché devant les caméras de télévision après sa première garde à vue. La plupart des éditorialistes et des hommes politiques de l’époque réclamaient la peine de mort pour son crime.

L’ancien président du Conseil constitutionnel (1986-1995) donne une synthèse des effets possibles de la décision du Conseil constitutionnel : « Le Conseil a donc retiré une partie du venin de la loi. Mais il a accepté le principe de la détention pour dangerosité, hors toute commission d'infraction. Qui ne voit le brouillard dans lequel on va plonger la justice ? On crée l'emprisonnement pour raisons de dangerosité, concept éminemment flou. Une personne sera enfermée, non plus pour les faits qu'elle a commis, mais pour ceux qu'elle pourrait commettre. On perd de vue l'un des fondements d'une société de liberté. On est emprisonné parce que l'on est responsable de ses actes. Nous passons d'une justice de responsabilité à une justice de sûreté. C'est un tournant très grave de notre droit. Les fondements de notre justice sont atteints. Que devient la présomption d'innocence, quand on est le présumé coupable potentiel d'un crime virtuel ? »

Plus globalement, Robert Badinter opterait pour la posture pessimiste : « Il y a eu des heures de gloire pour la justice : la fin de la torture, du bagne, l'abolition de la peine de mort, la possibilité pour un citoyen français de faire un recours à la Cour européenne des droits de l'homme. Aujourd'hui, nous sommes dans une période sombre pour notre justice. »

Malgré la décision du Conseil constitutionnel, Nicolas Sarkozy a demandé, vendredi 22 février, au premier président de la Cour de cassation de lui faire des « propositions » pour que la rétention de sûreté des criminels dangereux à leur sortie de prison s'applique immédiatement. Robert Badinter explique que « si le président entend passer outre la décision du Conseil, une voie lui est ouverte : demander au Parlement la révision de la Constitution. »

D’ici là la loi pourrait encore se voir durcir. Dans un sondage Ifop pour le Figaro, l'opinion estime que, dans l'ordre, la rétention de sûreté « va diminuer le taux de récidive en maintenant en détention les criminels toujours dangereux à l'issue de leur peine » (81 % des sondés) et qu'elle « va être dissuasive à l'égard des criminels » (56 % des sondés). Pour 39 % d'entre eux, l'instauration de la rétention de sûreté « est une atteinte aux libertés car elle condamne de nouveau des individus ayant déjà effectué leur peine de prison. » 64 % des personnes interrogées estiment, comme le président de la République, qu'« il faut appliquer dès maintenant la rétention de sûreté à ces personnes pour éviter qu'elles récidivent. »

Robert Badinter craint ce possible durcissement, approuvé par l’opinion : « Le prochain fait divers saisissant nous le dira. Lorsqu'un crime grave aura été commis par une personne qui aura tué ou violé plusieurs années auparavant, mais n'aura été condamnée qu'à une peine de dix ans par exemple, au lieu des quinze ans prévus par la loi, on demandera l'abaissement de ce seuil à ce niveau. Ainsi, par touches successives, on verra s'étendre le domaine de la rétention de sûreté. »

Des supplices aux cellules

En 1975 sortait l’ouvrage Surveiller et Punir de Michel Foucault. Il avait été reçu par Roger Pol-Droit pour une interview publiée dans le journal Le Monde du 21 février 1975 :

On répète pourtant volontiers que la prison, au moins idéalement, « soigne » ou « réadapte » les délinquants. Elle est - ou devrait être, dit-on – plus « thérapeutique » que punitive…

Michel Foucault : La psychologie et la psychiatrie criminelle risquent d’être le grand alibi derrière lequel on maintiendra, au fond, le même système. Elles ne sauraient constituer une alternative sérieuse au régime de la prison, pour la bonne raison qu’elles sont nées avec lui. La prison que l’ont voit s’installer aussitôt après le Code pénal se donne, dès le départ, pour une entreprise de correction psychologique. C’est déjà un lieu médico-judiciaire. On peut donc mettre tous les incarcérés entre les mains de psychothérapeutes, ça ne changera rien au système de pouvoir et de surveillance généralisée mis en place au début du XIXe siècle.

Reste à savoir quel « bénéfice » la classe au pouvoir retire de la constitution de cette armée de délinquants dont vous parliez…

M.F. : Eh bien, cela lui permet de briser la continuité des illégalismes populaires. Elle isole en effet un petit groupe de gens que l’on peut contrôler, surveiller, connaître de bout en bout, et qui sont en butte à l’hostilité et à la méfiance des milieux populaires dont ils sont issus. Car les victimes de la menue délinquance quotidienne, ce sont encore les gens les plus pauvres.
Et le résultat de cette opération est bien en fin de compte un gigantesque profit économique et politique. Un profit économique : les sommes fabuleuses que rapportent la prostitution, le trafic de la drogue, etc. Un profit politique : plus il y a de délinquants, plus la population accepte les contrôles policiers ; sans compter le bénéfice d’une main d’œuvre assurée pour les basses besognes politiques : colleurs d’affiches, agents électoraux, briseurs de grèves… Dès le second Empire, les ouvriers savaient très bien que les « jaunes » qu’on leur imposait, tout comme les hommes de bataillons anti-émeutes de Louis-Napoléon, sortaient de prison…

Tout ce qui se trame et s’agite autour des « réformes », de « l’humanisation » des prisons serait donc un leurre ?

M.F. : Il me semble que le véritable enjeu politique, ce n’est pas que les détenus aient un bâton de chocolat le jour de Noël, ou qu’ils puissent sortir pour faire leurs Pâques. Ce qu’il faut dénoncer, c’est moins le caractère « humain » de la prison que son fonctionnement social réel, comme élément de constitution d’un milieu délinquant que les classes au pouvoir s’efforcent de contrôler. Le vrai problème, c’est de savoir si la fermeture de ce milieu sur lui-même pourra prendre fin, s’il demeurera ou non coupé des masses populaires. En d’autres termes, ce qui doit être l’objet de la lutte, c’est le fonctionnement du système pénal et de l’appareil judiciaire dans la société. Car ce sont eux qui gèrent les illégalismes qui les font jouer les uns contre les autres.

Comment définir cette « gestion des illégalismes » ? La formule suppose une conception inhabituelle de la loi, de la société, de leurs rapports ?

M.F. : Seule une fiction peut faire croire que les lois sont faites pour être respectées, la police et les tribunaux, destinés à les faire respecter. Seule une fiction théorique peut faire croire que nous avons souscrit une fois pour toutes aux lois de la société à laquelle nous appartenons. Tout le monde sait aussi que les lois sont faites par les uns et imposées aux autres.
Mais il semble que l’on peut faire un pas de plus. L’illégalisme n’est pas un accident, une imperfection plus ou moins inévitable. C’est une élément absolument positif du fonctionnement social, dont le rôle est prévu dans la stratégie générale de la société. Tout dispositif législatif a ménagé des espaces protégés et profitables où la loi peut être violée, d’autres où elle peut être ignorée, d’autres, enfin, où les infractions sont sanctionnées.
A la limite, je dirais volontiers que la loi n’est pas faite pour empêcher tel ou tel type de comportement, mais pour différencier les manières de tourner la loi elle-même.

Il reste que pour Rachida Dati, « Ce n'est pas jouer sur l'émotion que de protéger les Français des criminels les plus dangereux. La justice est le pilier de l'Etat de droit. Elle réprime et elle protège. Si on ne protège pas les victimes, les Français n'auront plus confiance dans leur justice. […] Et la rétention de sûreté, ce n'est pas un enfermement à vie. C'est la prise en charge de criminels dangereux pour qu'ils soient contraints de se soigner avant de réintégrer la société. C'est cela la lutte contre la récidive. »

Article publié le 10 mars 2008. N'hésitez pas à laisser des commentaires.
par E.J. publié dans : Pouvoir communauté : Politique Directe
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