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Lundi 26 mai 2008

1. Acrimed: Action-CRItique-MEDias

 

Tout est déjà dans son nom: Acrimed, pour « action-critique-médias », est une association française qui allie la critique des médias à l'action. Composée de journalistes et salariés des médias, de chercheurs et universitaires mais aussi d'acteurs du mouvement social et d' « usagers » des médias, elle s'exprime principalement par un site internet, acrimed.org.

 

L'organisation naît dans la foulée du mouvement social de 1995, en France. Face à la manière dont les grèves étaient traitées dans les médias, des signataires (parmi lesquels une majorité de journalistes) appellent à « une action démocratique sur le terrain des médias »[1]. On retrouve les noms de Patrick Champagne, Régis Debray, Jean Ferrat ou encore Dominique Voynet. Cette note jette les bases d'Acrimed, en dénonçant entre autres « l'appropriation de la plupart des grands médias par les puissances financières et politiques qui s'en servent sans compter pour permettre à « ceux d'en haut » d'imposer leurs valeurs et leurs décisions à « ceux d'en bas » »[2].

 

Le mot d'ordre est lancé: conduire « une réflexion critique sur le statut et le rôle des médias », mais aussi mener, en coordination avec les syndicats et autres associations, des actions « qui permettent le développement de la démocratie dans les médias ». L'objectif avoué d'Acrimed est donc une transformation des médias, en théorie et en pratique. Aujourd'hui âgée d'une douzaine d'années, l'organisation a fait du chemin. Elle s'exprime via trois supports différents: des ouvrages, individuels ou collectifs, des « bulletins », mais aussi et surtout son site internet. 

 

Un observatoire des médias

 

Sur la page principale de son site internet, Acrimed propose une série d'articles d'analyse des médias. Récemment, un article dénonçait par exemple la manière dont s'était déroulé un débat autour de Mai 68 sur Arte[3]. Outre ces articles se basant sur des faits précis, Acrimed propose des réflexions de fond sur le fonctionnement des médias. C'est toute une logique commerciale qui est remise en cause: la possession des médias par des groupes financiers, le caractère spectaculaire de l'information, les conditions du métier de journaliste et l'uniformité du « discours médiatique » sont les cibles privilégiées d'Acrimed.

 

L'association se propose donc, en occupant une position de contre-pouvoir, de décrypter l'information dans les médias. D'« informer sur l'information ».Une analyse poussée de la forme employée dans les articles ou émissions permet souvent de relever des contradictions ou d'identifier un discours dominant, qu'Acrimed désigne comme « le prêt-à-penser de la société de marché »[4].

 

Henri Maler, l'un des fondateurs et principaux représentants d'Acrimed, dénonce ainsi l'incursion de la culture publicitaire dans les médias[5]. Notamment par l'emploi de « formules choc »: des phrases très proches des slogans publicitaires, qui résument l'essentiel de l'information qui va suivre et « accrochent » le lecteur, auditeur ou téléspectateur. Cette technique d'accroche, classique, nous a d'ailleurs été enseignée à l'IDJ[6].

 

Autre reproche formulé à l'adresse des médias dominants: leur manque de pluralisme, caché sous une apparente diversité[7]. Pour Henri Maler, cette uniformité s'explique par la volonté de dissuader « le moins grand nombre possible de ceux qui se présentent sur le marché »[8] ( et donc d'attirer le plus grand monde) . Il ne croit pas à une manipulation délibérée des organes d'information, mais plutôt à la convergence de divers facteurs - dont une logique de rentabilité, ainsi que l'origine, la formation et la position sociale des journalistes - qui oriente le discours médiatique.

 

Il rejoint ainsi l'analyse de Bourdieu[9], qui explique que « le fait que que les journaliste qui, au demeurant, ont beaucoup de propriétés communes, de condition, mais aussi d'origine et de formation, se lisent les uns les autres, se voient les uns les autres, se rencontrent constamment les uns les autres dans des débats où l'on revoit toujours les mêmes, a des effets de fermeture et, il ne faut pas hésiter à le dire, de censure aussi efficaces - plus efficaces, même parce que le principe en est plus invisible - que ceux d'une bureaucratie centrale, d'une intervention politique expresse. »[10]

 

Noam Chomsky rejette également une quelconque théorie du complot. Alors qu'un étudiant américain lui demandait comment l'élite contrôlait les médias, il lui répondit: « Comment contrôle-t-elle Generals Motors? La question ne se pose pas. L'élite n'a pas à contrôler Generals Motors. Ca lui appartient. »[11]

 

Une critique active

 

En critiquant la « marchandisation de l'information », Acrimed rejoint de nombreuses analyses du système médiatique actuel... y compris les plus cyniques, comme celle de Francis Bouygues qui déclarait: « Nous sommes privés. Nous sommes évidemment une chaîne commerciale. Il y a des choses que nous ne souhaitons pas faire, par exemple: du culturel, du politique, des émissions éducatives »[12]! Ce qui différencie l'association d'autres observatoires, c'est l'aspect actif qu'elle revendique. Elle se définit, dans ce sens, comme une « association militante »[13], et se veut coordonnée avec des acteurs du mouvement social. Engagée politiquement (proche de l'organisation altermondialiste ATTAC), Acrimed entend produire une critique « radicale » au sens propre du terme: qui prend les choses à la racine. Cette critique implique, pour l'organisation, de « mobiliser et se mobiliser avec toutes les composantes disponibles pour constituer un véritable front de lutte à la mesure des enjeux : la question des médias est une question démocratique essentielle, une question politique. »[14]

 

La qualité d'observatoire des médias constitue l'activité principale d'Acrimed. La mise à nu  du système médiatique actuel permet d'en prendre conscience, or « la lucidité est une forme de résistance »[15]. La volonté d'action d'Acrimed s'exprime également à travers les propositions concrètes qu'elle oppose au fonctionnement actuel des médias. Contrairement à d'autres analyses (détaillées dans la troisième partie de ce travail), qui souhaitent « améliorer » le système tel qu'il est par des réformes à la marge ou par une déontologie des professionnels de l'information, Acrimed considère qu'une véritable rupture est nécessaire pour changer les choses en profondeur.

 

Des pistes concrètes et radicales sont donc avancées par l'observatoire des médias, qui reprend à son compte la célèbre devise d'ATTAC, « Un autre monde est possible », transposée aux médias: « un autre monde médiatique est possible »[16]. En vrac, l'association propose par exemple un secteur public libéré de toute publicité, qui serait financé par une taxe sur l'impôt indirect constitué par la publicité commerciale (ce qui rejoint la proposition de Pierre Bourdieu concernant la télévision publique[17], mais pas celle de Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa). Autres revendications essentielles: « la redéfinition de l'aide à la presse; le renforcement des sociétés de rédacteurs indépendantes et, plus généralement, du contrôle de tous leurs salariés des médias sur leurs entreprises; le libre accès des journalistes, professionnels ou non, au coeur du système d'exploitation (ouverture des livres de comptes, fin du secret bancaire,...) »[18].

 

 

Partie 1 - Partie 2 - Partie 3



[1]         http://www.acrimed.org/article41.html

[2]     Ibidem

[3]         http://www.acrimed.org/article2887.html

[4]         http://www.acrimed.org/article205.html

[5]         http://www.acrimed.org/article335.html

[6]     Cours radio du 23 janvier 2008; cours télé du 30 janvier 2008

[7]         http://www.acrimed.org/article335.html

[8]     Ibid.

[9]                  BOURDIEU, Pierre, Sur la télévision, éd. Raisons d'agir, Paris, 1996, p.18, 20 et 23

[10]    Idem, p.26

[11]    Citation in HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Raisons d'agir, Paris, 2005, p.51

[12]    Francis Bouygues, cité in HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Raisons d'agir, Paris, 2005, p.63

[13]         http://www.acrimed.org/article2793.html

[14]    Magazine n°1 d'Acrimed

[15]    HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Raisons d'agir, Paris, 2005, p.145

[16]         http://www.acrimed.org/article1064.html

[17]         CHAMPAGNE, P. et CHARTIER, R. (dir.), Pierre Bourdieu et les médias, éd. L'Harmattan, Paris,2004, p.103

[18]         http://www.acrimed.org/article1363.html; NdlA: Il ne s'agit pas ici du programme exhaustif d'Acrimed mais d'un aperçu de celui-ci.

par P.F. publié dans : Médias communauté : Politique Directe
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Lundi 26 mai 2008

2. Médias et mouvements sociaux

 

Journalisme et mouvement social étaient autrefois associés au sein du Syndicat des Journalistes du Mouvement Social (créé en 1922). Proche du mouvement ouvrier, celui-ci rassemblait des journalistes engagés ou d'anciens syndicalistes envisageant l'activité journalistique comme une composante de l'activité politique[1]. Peu à peu, le syndicat s'écarte cependant de l'action revendicative, et se dissout finalement en 1975. Vingt ans plus tard, Le Monde crée une rubrique ad hoc, « France - Mouvements sociaux » pour aborder les grèves et manifestations relatives au réformes d'Alain Juppé[2]. Qu'est devenue la couverture médiatique des mouvements sociaux dans les médias?

 

Petit flashback: nous sommes en 1995, en France. Alors qu'Alain Juppé occupe la fonction de Premier ministre sous Jacques Chirac, des grèves s'organisent dès le mois d'octobre pour défendre la Sécurité sociale. Les étudiants se mobilisent au même moment pour leurs conditions budgétaires de rentrées, mais les mouvements ne sont pas coordonnés. Le contexte est agité, il ne manque plus qu'un élément déclencheur pour rassembler les différents acteurs sociaux. Ce sera le « plan Juppé » sur les retraites et la Sécurité sociale, annoncé le 15 novembre sans concertation avec les syndicats. Grèves et manifestations se multiplient, et donnent naissance au plus important mouvement depuis Mai 68.

 

Pour Sandrine Lévêque, la crise sociale de 1995 correspond à une crise journalistique. Elle s'explique: « A l'instar d'autres acteurs confrontés à une situation de crise, les journalistes engagent alors « un travail de reconstruction du monde social » à partir des catégories qui ont fait leurs preuves dans des contextes plus « routiniers »[3]. Surpris par l'ampleur du mouvement, les journalistes l'associent à ses manifestations les plus spectaculaires (grèves des transports, manifestations des étudiants et des fonctionnaires,...). De nombreuses critiques fustigent alors le traitement médiatique du mouvement social. La crise naît du fossé qui sépare la vision du « peuple » et celle des médias.

 

Serge Halimi distingue 5 actes dans la « pièce médiatique » du mouvement[4]. Premier acte: les médias expriment leur admiration pour le plan Juppé. Pourtant, l'annonce de celui-ci entraîne rapidement des réactions syndicales. Acte 2: les éditorialistes « recommandent alors au Premier ministre de tenir bon ». Sandrine Lévêque répertorie les unes de différents quotidiens[5]: « Juppé ose une réforme », « Juppé l'audace », « Juppé lance la refondation de la sécurité sociale », ou encore « Le plan de financement de la sécurité sociale satisfait la majorité mais inquiète les syndicats ».

 

On passe au troisième acte, toujours selon Halimi: les médias s'étonnent de l' « irrationnalité » du peuple français, comme en témoigne la réflexion de Gérard Carreyrou, de TF1: « M. Juppé a marqué sans doute un point, celui du courage politique. Mais il joue à quitte ou double face à un mouvement où les fantasmes et l'irrationnel brouillent souvent les réalités. »[6]. Le mouvement ne s'épuise toujours pas, le quatrième acte commence: la presse dénonce les « corporatismes » et les preneurs d' « otages ». L'acte 5 voit tomber le rideau; les journalistes donnent la parole aux acteurs du mouvement social avant d'en décréter la fin le 21 décembre 1995, date du sommet social. La durée du mouvement, pour les médias, est réduite aux périodes de manifestations et grèves des transports, événements les plus spectaculaires[7].

 

 

 

Au coeur du mouvement social: naissance d'Acrimed

 

Que s'est-il passé au juste en 1995? Les médias français ont relayé une opinion contraire à la majorité de la population. Celle-ci se sent dès lors trahie, les grévistes ne croient plus aux journalistes. « C'est fini, ils sont comme les hommes politiques, loin de nous ; et leur journal, c'est pas la réalité. Nous, on ne se fait jamais entendre à la télé. Si, ce sera trente secondes, un des nôtres qui n'a pas l'habitude de parler devant une caméra »[8]. C'est alors que « l'appel à une action démocratique sur le terrain des médias »[9], la base d'Acrimed, voit le jour.

 

L'association dénonce le manque de représentation des acteurs sociaux dans les médias ou leur stigmatisation à travers un vocabulaire péjoratif, preuves à l'appui. Des analyses détaillées permettent d'observer des phénomènes dont les journalistes n'étaient sans doute pas conscients.

 

Par exemple, Acrimed constate que les plateaux de télévision ont accueilli des acteurs sociaux - cheminots, postiers, employés RATP, étudiants - alors que le mouvement social s'éternisait. Mais ceux-ci ne prenaient pas la parole, contrairement aux experts qui étaient présents (ministres, députés, dirigeants syndicaux). « De temps en temps, prudemment, les présentateurs entrouvraient un des tiroirs, révélant des gueux muets qui écoutaient les nantis de la parole », dénonce alors Daniel Schneidermann dans Le Monde[10].

 

Deux observations découlent de cet exemple: d'une part les journalistes distribuent le temps de parole de manière inégale, et d'autre part les représentants du mouvement social n'étaient pas habitués à prendre la parole comme les experts qui étaient en face d'eux. On est clairement en face de « dominants » et de « dominés », et de ce que Bourdieu appelle une « violence symbolique »[11]. La langue légitime, qui rend crédible à la télévision, est reconnue de tous mais seule la classe dominante, bénéficiant d'un capital socio-culturel élevé, la maîtrise. D'où une inégalité criante lors de ces émissions censées donner la parole à tous. Le sociologue, face à cette problématique, livre une ébauche de solution: « Pour rétablir un tout petit peu d'égalité, il faudrait que le présentateur soit inégal, c'est-à-dire qu'il assiste les plus démunis relativement. Quand on veut que quelqu'un qui n'est pas un professionnel de la parole parvienne à dire des choses (et souvent il dit alors des choses tout à fait extraordinaires que les gens qui ont la parole à longueur de temps ne sauraient même pas penser), il faut faire un travail d'assistance à la parole. »[12]

 

Par son analyse critique de la presse en 1995, Acrimed acquiert rapidement une visibilité, qui s'est largement étendue depuis. Après le mouvement de 1995, l'observatoire des médias s'investit entre autres contre le traitement médiatique de la réforme des retraites en 2003, et en 2006 contre celui du CPE. En 2005, il s'insurge contre le « battage médiatique » en faveur de la constitution européenne, ce qui débouchera sur un ouvrage collectif: « Médias en campagne. Retour sur le référendum de 2005 »[13]. Devenu aujourd'hui une référence, le site d'Acrimed nous a d'ailleurs été conseillé à l'IDJ en début d'année pour recouper nos sources d'information.

 

Partie 1 - Partie 2 - Partie 3



[1]     LEVEQUE, Sandrine, « Crise sociale et crise journalistique », in NEVEU, Erik (dir.), Medias et mouvements sociaux, Hermes Science Publications, Paris, 1999, p.90

[2]     Ibid.

[3]     Ibid.

[4]     HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Raisons d'agir, Paris, 2005, p.100-101

[5]     LEVEQUE, Sandrine, « Crise sociale et crise journalistique », in NEVEU, Erik (dir.), Medias et mouvements sociaux, Hermes Science Publications, Paris, 1999, p.91-92

[6]     Cité in HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Raisons d'agir, Paris, 2005, p.103

[7]     LEVEQUE, Sandrine, « Crise sociale et crise journalistique », in NEVEU, Erik (dir.), Medias et mouvements sociaux, Hermes Science Publications, Paris, 1999, p.94

[8]     Un gréviste de la RATP, cité par Dominique Leguilledoux, "Paroles de grévistes", Le Monde, 5 déc. 1995 , in http://www.acrimed.org/article339.html

[9]         http://www.acrimed.org/article41.html

[10]    Cité in ACRIMED (Henri Maler et Mathias Reymond), Médias et mobilisations sociales, la morgue et le mépris?, éd. Syllepse, Paris, 2007, p.81

[11]    BOURDIEU, Pierre, Langage et pouvoir symbolique, éd. du Seuil, Paris, 2001, p.161

[12]    BOURDIEU, Pierre, Sur la télévision, éd. Raisons d'agir, Paris, 1996

[13]    Par Henri Maler et Antoine Schwartz, éd. Syllepse, Paris, 2005

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Lundi 26 mai 2008

3. Acrimed et les autres

 

L'analyse d'Acrimed se base sur le constat de la « marchandisation de l'information ». Partant de ce fait, l'association développe une critique du journalisme influencé par une logique commerciale, et propose une série de solutions face au fonctionnement qu'elle dénonce. Mais elle n'est pas la seule! Il existe non seulement d'autres observatoires des médias, mais aussi de nombreux essais ou ouvrages théoriques qui ont pour objet le système médiatique actuel. Si ces différents organes sont généralement d'accord sur le « diagnostic » de la « société de l'information », on pourrait diviser les « remèdes » qu'ils proposent en deux tendances. L'une, modérée, considère que le système médiatique peut être amélioré « en douceur » et se base essentiellement sur une « éthique » du journalisme. L'autre, radicale, estime que certaines choses doivent être supprimées ou réglementées par la loi pour qu'un véritable changement ait lieu. L'intérêt d'étudier ces différentes théories est de découvrir une série d'alternatives au fonctionnement des médias du XXIème siècle, et de situer Acrimed parmi elles.

 

Exemple modèle de la critique « modérée », François Simon, ancien journaliste du Monde, estime qu'il « n'existe de responsabilité que personnelle »[1]. Alors qu'il rejoint Acrimed sur une majorité de ses constats, François Simon pense que le journaliste doit se montrer « éthique », et ainsi résister aux pressions exercées sur lui. Pour lui, Hubert Beuve-Méry, le fondateur du journal Le Monde, incarne cette éthique journalistique. Celui-ci revendiquait en effet de n 'avoir derrière lui « ni banque, ni église, ni parti politique »[2], et acceptait - sans avoir le choix - la publicité mais « à condition qu'elle soit informative, telle la petite annonce »[3]. Il refusait la moindre image en couverture du quotidien, qui s'ouvrait toujours sur les pages internationales. Il arrivait même à Beuve-Méry d'ôter de la publicité lorsqu'il jugeait qu'elle prenait trop de place au regard de l'information[4]... Chose totalement impensable aujourd'hui! J'en ai fait l'expérience sur mon lieu de travail (à La Libre Belgique): lorsque j'ai proposé, un jour, de supprimer un quart de page de publicité au profit d'un article de dernière minute pour lequel il manquait de l'espace dans le journal, tout le monde a éclaté de rire! Même réaction lorsque j'ai demandé, lors de la visite à la RTBF, s'il fallait supprimer de la publicité lorsque le JT dépassait le temps prescrit.

En Belgique, l'Association des Journalistes Professionnels (AJP) propose la mise en place d'un « journalisme équitable »[5]. Celui-ci pourrait être comparé au commerce équitable: partant du constat d'inégalités - ici, la précarité des journalistes et la pression exercée sur eux par des objectifs de rentabilité[6], l'AJP propose par exemple une charte garantissant aux journalistes indépendants des barèmes minima décents[7] ou encore une instance déontologique[8]. La citation suivante exprime clairement l'optique de telles démarches: « dénoncer n'est rien si ce cri n'a pour écho que le cynisme de ceux qui prônent la loi de la jungle, l'ultralibéralisme non corrigé socialement »[9]. Il serait donc possible, selon l'association, de corriger l'ultralibéralisme de manière sociale. Ce qui rejoint le concept de commerce équitable, qui ne vise pas les structures économiques de la société mais cherche à en atténuer les conséquences, en appliquant une « éthique citoyenne » à laquelle chacun est libre d'adérer... ou non, avec des résultats pour le moins mitigés. Face à l'éthique ou responsabilité individuelle proposée par François Simon, une organisation collective est ici proposée afin de garantir une déontologie au sein de la profession journalistique.

 

Après le journalisme équitable, le « bio »: François Heinderyckx, professeur de communication politique à l'ULB, compare la « malinformation » à la « malbouffe ». Il retient de celles-ci deux aspects, la qualité nutritionnelle des aliments et les choix de consommation, qu'il retrouve dans le contexte de l'information: « L'altération de la qualité de notre information résume parfaitement la plupart des dérives identifiées dans cet ouvrage: émotion, brièveté, sélection fantaisiste, spectacularisation, uniformisation et conformisme. Par ailleurs, on veut s'informer vite, et on veut que ce soit agréable; facile mais rassasiant; on ne lit plus la presse écrite, on préfère se laisser porter par le divertissant plutôt que de s'astreindre aux efforts requis par la perception de contenus denses et riches. »[10]  François Heinderyckx poursuit l'analogie, et finit par proposer... une information « bio »! Il commence toutefois par livrer son scepticisme par rapport aux méthodes qu'il propose: des efforts de persuasion ou de coercition (voués à l'échec face à la pression publicitaire et au conformisme social) ou carrément une contrainte (mais obliger ou interdire « peut provoquer des retours de bâton contre-productifs »[11]). Alors? « Il faut encourager l'information par une promotion du plaisir de savoir, mais surtout de comprendre »[12]. Ou prouver que les supports d'information intelligents sont aussi « savoureux » que le divertissement... L'alternative est donc laissée, ici, au choix du consommateur éclairé.

 

« Il n'y a pas de liberté de la presse. Ce concept est utilisé pour démonter ceux qui auraient l'outrecuidance de mettre la crédibilité de la presse en question. La presse est un commerce et un instrument de domination. Basés sur la crédibilité de la ou du journaliste. »[13] Pour Gérard De Sélys, ancien journaliste à la RTBF, la plupart des journalistes préfèrent aujourd'hui « faire de l'audience » plutôt que d'informer. Ils répondent ainsi à la logique commerciale insufflée par les propriétaires des médias. Mais pourquoi cette passivité? Gérard De Sélys rejoint Bourdieu pour pointer un problème, selon lui, essentiel: les journalistes seraient issus « de la même classe que les dirigeants capitalistes » et donc flattés de servir leurs intérêts. La solution face à cette domination, explique le journaliste, est du côté des journalistes: « il ne faut pas compter que les choses changent tant que des journalistes n'auront pas délibérément tourné le dos à cette idéologie »[14]. Outre les journalistes, De Sélys attribue un rôle important au public, qui a un pouvoir de contrôle et de critique. Non seulement le public peut s'informer, mais il peut également informer. L'expérience quotidienne des gens est aussi source d'information. L'alternative proposée ici ressemble aux précédentes dans le sens où elle repose sur des initiatives individuelles (des journalistes ou du public). Elle franchit cependant une étape, en supposant une rupture totale pour que les choses changent.

 

Certaines analyses proposent également des alternatives totalement abstraites, livrant une piste davantage philosophique que concrète. C'est le cas de celle de Florence Aubenas (journaliste à Libération jusqu'en 2006) et Miguel Benasayag (ancien chroniqueur de France Culture), qui estiment que le journalisme doit opérer « une révolution en son sein »[15] afin de briser une vision unidimensionnelle. Cette critique rejoint celle de De Sélys, en insistant sur la nécessité, pour les journalistes, de rendre compte d'une vision populaire, et non de stéréotypes intégrés à leur mode de pensée. On retrouve la critique d'Acrimed ou de Serge Halimi lors du mouvement social de 1995: un « monde des journalistes » coupé du « peuple ». Pour Florence Aubenas et Miguel Benasayag, « la ligne de rupture traverse certes la presse, mais elle ne s'y arrête pas: elle trace la frontière entre ceux qui s'accomodent du mode virtuel de la communication, et donc de la société néolibérale qui la produit, et ceux qui s'engagent dans une véritable alternative. »[16] Laquelle? On ne le saura pas...

 

Enfin, d'autres n'hésitent pas à exiger des changements « radicaux » du système médiatique. C'est le cas par exemple de Fabien Granjon, sociologue, qui trouve urgent d' « empêcher réglementairement la dérégulation des services publics et la concentration capitalistique des médias en de puissants trusts. »[17]Il énumère encore d'autres proposition pour « une autre information »: une stricte séparation des pouvoirs économique, politique et médiatique (telle que la revendiquait déjà le Conseil National de la Résistance au sortir de la guerre); l'autogestion des entreprises publiques médiatiques par des conseils mixtes regroupant producteurs et usagers responsables, la suppression de toute publicité dans les chaînes de service public (comme Acrimed),...Par rapport au métier de journaliste, il revendique entre autres une revalorisation des salaires et la promotion de règles déontologiques (il rejoint sur ce point la position de l'AJP) pour améliorer les conditions matérielles d'exercice du métier.

 

Outre ces critiques des médias proposant des alternatives, il existe d'autres observatoires des médias. L'Observatoire français des médias (OFM), créé en 2003 à Porto Alegre, collabore avec d'autres comme Acrimed. Il se veut fédérateur d'une force « éthique et morale »[18]qui permette d'intervenir dans le champ des médias. Pour son président, Armand Mattelart, le plus important est de « construire une conscience, une culture citoyenne des médias qui soit à la fois critique du mode de production de l'information et prise de conscience de ses enjeux structurels: régulation du secteur privé, renforcement du secteur public et légitimation d'un tiers secteur, de médias libres et indépendants. »[19]

 

Il existe aussi une critique des médias à l'intérieur des médias. Outre les Guignols, qui utilisent l'humour (et que certains considèrent comme renforçant le système médiatique en offrant une « critique spactaculaire du spectacle »[20]), il existait jusqu'il y a peu l'émission « Arrêt sur images » sur France 5, aujourd'hui transformée en site internet[21]. Décryptant l'information de manière comparable à Acrimed, Daniel Schneidermann explique cependant ce qui, selon lui, sépare les deux observatoires: « Acrimed et nous, à Arrêt sur images, n'entendons pas la même chose par "critique des medias". Nous, nous tentons d'observer la manière dont les medias déforment la réalité. La tordent, la triturent, l'amplifient, la simplifient, la caricaturent, la trahissent (et parfois, aussi, ne l'oublions pas, la retranscrivent simplement, ou l'illuminent). Quel que soit le sens de la torsion. Acrimed, eux, ils savent d'avance dans quel sens les medias vont déformer le monde : dans le sens de la complicité avec les pouvoirs de droite et l'ultralibéralisme. »[22]A la décharge d'Acrimed, signalons tout de même que ses analyses sont fouillées et s'appuyent sur des démonstrations argumentées, preuves à l'appui. Cependant, les relectures d'Acrimed vont en effet plus loin que la simple constatation, pour livrer une interprétation de ce qu'elle considère comme plus que de simples « dérives ». L'association possède une vision structurelle du système médiatique, qu'elle est d'ailleurs loin d'être la seule à associer au néo-libéralisme économique.

 

Conclusion

 

L'objectif de ce travail était de découvrir le fonctionnement d'Acrimed, en tant qu'observatoire des médias qui propose des alternatives au système médiatique actuel. La première partie était donc consacrée à une simple observation de l'organisation. Ensuite, c'est Acrimed en tant qu' « association militante » qui a retenu notre attention, sous l'angle des rapports entre médias et mouvements sociaux. Le mouvement social de 1995 nous a servi d'exemple concret (d'autant plus qu'il était à l'origine d'Acrimed), mais on peut observer un rapport particulier entre médias et mouvements sociaux quotidiennement.

Ainsi, le 19 mai, l'édito du Soir[23], signé Bernard Demonty, avait pour sujet la grève de la SNCB annoncée pour le soir même. La manière dont l'information y est traitée pourrait fournir une excellente matière de travail à un observatoire de médias tel qu'Acrimed: l'auteur compare la grève au « coup de gueule d'une personne colérique » (« On râle un peu quand elle éclate, mais on sait que la soupe au lait se raplatira le lendemain ») et à une maladie («  cette grève est l'infection de deux blessures négligées »; il y a un «  danger de contamination »). Il continue sur le même ton, employant par exemple dans la phrase suivante: « le pays grouille de jeunes rêvant d'un boulot », le terme « grouiller » aussi employé pour la vermine, et le verbe « rêver », travailler étant plus sûrement une nécessité pour vivre qu'un « rêve » chez les jeunes... Un décryptage qui prend du temps mais ouvre les yeux lorqu'il est fait consciencieusement!

La dernière partie du travail avait pour objectif de situer Acrimed parmi d'autres critiques et analyses des médias, en observant les alternatives proposées de part et d'autres. On peut déterminer deux tendances au sein de ces différentes analyses: l'une modérée, l'autre radicale. Acrimed, en montrant les apories des critiques modérées, dessine la possibilité de changements en profondeur du monde médiatique. Pour que le poids de l'indépendance d'esprit ne repose plus entièrement sur les épaules des individus, journalistes ou lecteurs, mais  sur les conditions de production des médias.


 

Partie 1 - Partie 2 - Partie 3



[1]     SIMON, François, Journaliste, dans les pas d'Hubert Beuve-Méry, éd. Arléa, Paris, 2005, p.12

[2]     Idem, p.79

[3]     Idem, p.97

[4]     Idem, p.101

[5]              DUMONT, Jean-François (dir.), Le Livre Noir des journalistes indépendants, éd. Luc Pire, Bruxelles, 2006,   p.102

[6]     Entre autres, LOUSBERG, Brigitte, « Précarité: le journalisme en danger? », in Les cahiers de Journalistes - la lettre de l'AJP, hors série n°2, avril 2007

[7]     Idem, p.101

[8]         http://www.agjpb.be/ajp/deontologie/instances.php ou Les cahiers de Journalistes - la lettre de l'AJP, hors série n°1, janvier 2007

[9]                DUMONT, Jean-François (dir.), Le Livre Noir des journalistes indépendants, éd. Luc Pire, Bruxelles, 2006,  p.101

[10]    HEINDERYCKX, François, La malinformation, plaidoyer pour une refondation de l'information, éd. Labor, Bruxelles, 2003, p.84

[11]    Idem, p.85

[12]    Ibid.

[13]    DE SELYS, Gerard (dir.), Mediamensonges, éd. EPO, Bruxelles, 1991, p.136

[14]    Idem, p.137

[15]    AUBENAS, F. et BENASAYAG, M., La fabrication de l'information, éd. La Découverte et Syros, Paris, 1999, p.106

[16]    Ibid.

[17]    GRANJON, Fabien, « Une autre information est possible », in CONTRETEMPS (coll.), Société de l'information: faut-il avoir peur des médias, éd. Textuel, Paris, 2006, p.13

[18]         MATTELART, Armand, « Quarante ans de critique des médias », in CONTRETEMPS (coll.), Société de l'information: faut-il avoir peur des médias, éd. Textuel, Paris, 2006, p.70

[19]    Ibid.

[20]    AUBENAS, F. et BENASAYAG, M., La fabrication de l'information, éd. La Découverte et Syros, Paris, 1999, p.79

[21]         http://www.arretsurimages.net

[22]         http://www.bigbangblog.net/article.php3?id_article=337

[23]         http://www.lesoir.be/forum/editos/une-apathie-longue-comme-un-2008-05-19-599198.shtml

par P.F. publié dans : Médias communauté : Politique Directe
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