1. Acrimed: Action-CRItique-MEDias
Tout est déjà dans son nom: Acrimed, pour « action-critique-médias », est une association française qui allie la critique des médias à l'action. Composée de journalistes et salariés des médias, de chercheurs et universitaires mais aussi d'acteurs du mouvement social et d' « usagers » des médias, elle s'exprime principalement par un site internet, acrimed.org.
L'organisation naît dans la foulée du mouvement social de 1995, en France. Face à la manière dont les grèves étaient traitées dans les médias, des signataires (parmi lesquels une majorité de journalistes) appellent à « une action démocratique sur le terrain des médias »[1]. On retrouve les noms de Patrick Champagne, Régis Debray, Jean Ferrat ou encore Dominique Voynet. Cette note jette les bases d'Acrimed, en dénonçant entre autres « l'appropriation de la plupart des grands médias par les puissances financières et politiques qui s'en servent sans compter pour permettre à « ceux d'en haut » d'imposer leurs valeurs et leurs décisions à « ceux d'en bas » »[2].
Le mot d'ordre est lancé: conduire « une réflexion critique sur le statut et le rôle des médias », mais aussi mener, en coordination avec les syndicats et autres associations, des actions « qui permettent le développement de la démocratie dans les médias ». L'objectif avoué d'Acrimed est donc une transformation des médias, en théorie et en pratique. Aujourd'hui âgée d'une douzaine d'années, l'organisation a fait du chemin. Elle s'exprime via trois supports différents: des ouvrages, individuels ou collectifs, des « bulletins », mais aussi et surtout son site internet.
Un observatoire des médias
Sur la page principale de son site internet, Acrimed propose une série d'articles d'analyse des médias. Récemment, un article dénonçait par exemple la manière dont s'était déroulé un débat autour de Mai 68 sur Arte[3]. Outre ces articles se basant sur des faits précis, Acrimed propose des réflexions de fond sur le fonctionnement des médias. C'est toute une logique commerciale qui est remise en cause: la possession des médias par des groupes financiers, le caractère spectaculaire de l'information, les conditions du métier de journaliste et l'uniformité du « discours médiatique » sont les cibles privilégiées d'Acrimed.
L'association se propose donc, en occupant une position de contre-pouvoir, de décrypter l'information dans les médias. D'« informer sur l'information ».Une analyse poussée de la forme employée dans les articles ou émissions permet souvent de relever des contradictions ou d'identifier un discours dominant, qu'Acrimed désigne comme « le prêt-à-penser de la société de marché »[4].
Henri Maler, l'un des fondateurs et principaux représentants d'Acrimed, dénonce ainsi l'incursion de la culture publicitaire dans les médias[5]. Notamment par l'emploi de « formules choc »: des phrases très proches des slogans publicitaires, qui résument l'essentiel de l'information qui va suivre et « accrochent » le lecteur, auditeur ou téléspectateur. Cette technique d'accroche, classique, nous a d'ailleurs été enseignée à l'IDJ[6].
Autre reproche formulé à l'adresse des médias dominants: leur manque de pluralisme, caché sous une apparente diversité[7]. Pour Henri Maler, cette uniformité s'explique par la volonté de dissuader « le moins grand nombre possible de ceux qui se présentent sur le marché »[8] ( et donc d'attirer le plus grand monde) . Il ne croit pas à une manipulation délibérée des organes d'information, mais plutôt à la convergence de divers facteurs - dont une logique de rentabilité, ainsi que l'origine, la formation et la position sociale des journalistes - qui oriente le discours médiatique.
Il rejoint ainsi l'analyse de Bourdieu[9], qui explique que « le fait que que les journaliste qui, au demeurant, ont beaucoup de propriétés communes, de condition, mais aussi d'origine et de formation, se lisent les uns les autres, se voient les uns les autres, se rencontrent constamment les uns les autres dans des débats où l'on revoit toujours les mêmes, a des effets de fermeture et, il ne faut pas hésiter à le dire, de censure aussi efficaces - plus efficaces, même parce que le principe en est plus invisible - que ceux d'une bureaucratie centrale, d'une intervention politique expresse. »[10]
Noam Chomsky rejette également une quelconque théorie du complot. Alors qu'un étudiant américain lui demandait comment l'élite contrôlait les médias, il lui répondit: « Comment contrôle-t-elle Generals Motors? La question ne se pose pas. L'élite n'a pas à contrôler Generals Motors. Ca lui appartient. »[11]
Une critique active
En critiquant la « marchandisation de l'information », Acrimed rejoint de nombreuses analyses du système médiatique actuel... y compris les plus cyniques, comme celle de Francis Bouygues qui déclarait: « Nous sommes privés. Nous sommes évidemment une chaîne commerciale. Il y a des choses que nous ne souhaitons pas faire, par exemple: du culturel, du politique, des émissions éducatives »[12]! Ce qui différencie l'association d'autres observatoires, c'est l'aspect actif qu'elle revendique. Elle se définit, dans ce sens, comme une « association militante »[13], et se veut coordonnée avec des acteurs du mouvement social. Engagée politiquement (proche de l'organisation altermondialiste ATTAC), Acrimed entend produire une critique « radicale » au sens propre du terme: qui prend les choses à la racine. Cette critique implique, pour l'organisation, de « mobiliser et se mobiliser avec toutes les composantes disponibles pour constituer un véritable front de lutte à la mesure des enjeux : la question des médias est une question démocratique essentielle, une question politique. »[14]
La qualité d'observatoire des médias constitue l'activité principale d'Acrimed. La mise à nu du système médiatique actuel permet d'en prendre conscience, or « la lucidité est une forme de résistance »[15]. La volonté d'action d'Acrimed s'exprime également à travers les propositions concrètes qu'elle oppose au fonctionnement actuel des médias. Contrairement à d'autres analyses (détaillées dans la troisième partie de ce travail), qui souhaitent « améliorer » le système tel qu'il est par des réformes à la marge ou par une déontologie des professionnels de l'information, Acrimed considère qu'une véritable rupture est nécessaire pour changer les choses en profondeur.
Des pistes concrètes et radicales sont donc avancées par l'observatoire des médias, qui reprend à son compte la célèbre devise d'ATTAC, « Un autre monde est possible », transposée aux médias: « un autre monde médiatique est possible »[16]. En vrac, l'association propose par exemple un secteur public libéré de toute publicité, qui serait financé par une taxe sur l'impôt indirect constitué par la publicité commerciale (ce qui rejoint la proposition de Pierre Bourdieu concernant la télévision publique[17], mais pas celle de Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa). Autres revendications essentielles: « la redéfinition de l'aide à la presse; le renforcement des sociétés de rédacteurs indépendantes et, plus généralement, du contrôle de tous leurs salariés des médias sur leurs entreprises; le libre accès des journalistes, professionnels ou non, au coeur du système d'exploitation (ouverture des livres de comptes, fin du secret bancaire,...) »[18].
Partie 1 - Partie 2 - Partie 3
[1] http://www.acrimed.org/article41.html
[2] Ibidem
[3] http://www.acrimed.org/article2887.html
[4] http://www.acrimed.org/article205.html
[5] http://www.acrimed.org/article335.html
[6] Cours radio du 23 janvier 2008; cours télé du 30 janvier 2008
[7] http://www.acrimed.org/article335.html
[8] Ibid.
[9] BOURDIEU, Pierre, Sur la télévision, éd. Raisons d'agir, Paris, 1996, p.18, 20 et 23
[10] Idem, p.26
[11] Citation in HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Raisons d'agir, Paris, 2005, p.51
[12] Francis Bouygues, cité in HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Raisons d'agir, Paris, 2005, p.63
[13] http://www.acrimed.org/article2793.html
[14] Magazine n°1 d'Acrimed
[15] HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Raisons d'agir, Paris, 2005, p.145
[16] http://www.acrimed.org/article1064.html
[17] CHAMPAGNE, P. et CHARTIER, R. (dir.), Pierre Bourdieu et les médias, éd. L'Harmattan, Paris,2004, p.103
[18] http://www.acrimed.org/article1363.html; NdlA: Il ne s'agit pas ici du programme exhaustif d'Acrimed mais d'un aperçu de celui-ci.
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